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  Rencontre avec Nicole Ameline, Ministre déléguée à la Parité et à l’Égalité professionnelle
 

"Conjuguer autorité et humanité"

Claudine Legardinier : En pénalisant les prostituées pour racolage, la loi Sarkozy choisit de punir les victimes et d’ajouter la violence à la violence ?

Nicole Ameline : D’abord, c’est faire un mauvais procès que de ne voir que les mesures répressives, sans prendre en compte les dimensions de prévention et d’accompagnement social qui les accompagnent. Ensuite, la plus grande des violences pour ces femmes, c’est la situation dans laquelle elles vivent aujourd’hui. Il faut voir le dispositif de la loi comme un signal fort adressé, non pas aux prostituées qui sont des victimes avant toute chose, mais bien à leurs proxénètes, c’est-à-dire à ceux qui se livrent au trafic international. Il s’agit d’une urgence à la fois sociale, politique et éthique. Au nom de quelle liberté, de quelle dignité laisserions-nous dans cet enfer quotidien ces jeunes femmes qui naturellement n’ont pas souhaité cette vie ? L’objectif de cette loi, c’est de conjuguer autorité et humanité ; de faire en sorte que le profit financier ne soit plus possible pour les trafiquants internationaux, et donc que prenne fin le marché français de la prostitution dans son expression la plus barbare. Naturellement, cette démarche doit se conjuguer avec celle des autres pays européens. Avec des associations accréditées, nous pourrons organiser pour les jeunes femmes un retour humanisé et sécurisé.

La police mettra les jeunes femmes en garde à vue. Qu’est-il alors prévu concrètement ?

Les services de police leur exprimeront les droits qui sont les leurs. Si elles souhaitent sortir de cette situation, obtenir une carte de séjour et une autorisation de rester sur le territoire, il faudra qu’elles fassent en sorte de coopérer avec la police pour sortir de leur réseau.

Coopérer, vraiment ? Mais comment ?

Nous sommes conscients que ce choix n’est pas simple et qu’il doit être parfaitement sécurisé. Ces jeunes femmes ne vont pas, en l’espace de quelques minutes, se livrer à des confidences difficiles. Nous avons créé une cellule interministérielle entre la police, la justice et notre ministère ; elle aura un double rôle d’observatoire et surtout d’adaptation des procédures qui devront permettre à la fois une écoute adaptée mais aussi un accompagnement social, afin qu’elles soient hébergées dans des conditions sécurisées. Car le problème de ces jeunes femmes c’est souvent la peur de retrouver le danger qu’elles sont censées fuir.

Or, on va en raccompagner un certain nombre à la frontière, et donc les remettre en danger ?

Le but, c’est de passer avec les pays concernés des accords. Je pense que le travail en collaboration avec des associations des pays d’origine peut permettre à ces jeunes filles de ne pas se retrouver nécessairement dans leur village ou leur région, mais de recommencer leur vie en retrouvant une culture qui leur est familière. Ce gouvernement a eu le courage de s’engager dans la lutte contre la prostitution dans ce qu’elle a de plus barbare ; d’aller à l’encontre de la banalisation de cette violence ordinaire à laquelle tout un chacun s’habitue. Penser qu’elle puisse faire partie du paysage me semble scandaleux. S’il est urgent d’aider ces jeunes femmes à en sortir -notre ministère est dans une position abolitionniste-, il faut aussi mettre l’accent sur ces réseaux en termes d’image des femmes et de banalisation d’une forme insupportable de violence. Nous allons d’abord voir comment ce signal à l’adresse des réseaux va être entendu et traduit.

Les proxénètes, eux, continuent pendant ce temps à faire leurs petites affaires au vu et au su de tous...

Sur ce plan, Nicolas Sarkozy a annoncé une augmentation très nette du nombre de fonctionnaires affectés à l’action contre le proxénétisme. Quant à moi, ma mission est de faire en sorte que toute femme puisse diriger sa vie, qu’elle ait la maîtrise de son corps, de ses choix et qu’elle soit en mesure de dire non. C’est ça la liberté, l’égalité. Il n’y a aucun effet de moralisation, mais une affaire de dignité, de respect des personnes. Faire en sorte que chaque victime -y compris homme- puisse avoir une seconde chance. Les jeunes femmes que j’ai rencontrées sur les boulevards parisiens ont été victimes d’accidents de la vie. Nous lançons à la fin de l’année une campagne d’information qui aura pour but de sensibiliser la population à cette responsabilité collective, à une prise de conscience globale sur un problème de société qui n’est ni le problème des femmes ni celui des prostituées, mais le problème de chacun. C’est pourquoi je suis assez ouverte au débat sur la pénalisation des clients.

Justement. Le projet de loi comptait pénaliser les clients de personnes prostituées vulnérables. Est-ce du mauvais esprit qu’y lire en creux la légitimation du comportement des clients en général ?

Il faut plutôt le voir comme un pas supplémentaire dans la bonne direction ! Comme le signe d’une réflexion qui progresse. Pour l’instant, l’expérience suédoise (en Suède, depuis 1999, la loi punit les clients des personnes prostituées) n’a pas donné tous les résultats escomptés et il y a très peu de condamnations. Les hommes sont en tout cas les premiers concernés. S’il n’y avait pas la demande, on peut penser que l’offre serait moindre même si aujourd’hui c’est un peu l’inverse : l’offre étant pléthorique et parfaitement organisée, un marché au vrai sens du terme, elle crée une demande. La réflexion sur les clients s’imposera parce qu’il est impossible de faire abstraction de la responsabilité. Cette philosophie de la responsabilité, notre ministère l’a placée au cœur de sa philosophie.

Quel rôle peut jouer la France en Europe, dans un contexte où plusieurs pays légalisent la prostitution ?

En France, nous avons été les premiers à traduire dans notre droit positif la convention de Palerme sur le crime organisé. Je souhaiterais que nous soyons à l’avant-garde pour mobiliser l’Europe. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons agir contre les réseaux qui pour le moment se jouent des frontières. Si du fait de cultures différentes, les approches de la prostitution restent opposées en Europe, je veux espérer que, par le biais de nos échanges permanents, les consciences vont évoluer. La France en tout cas ne variera pas. Rouvrir les maisons closes, par exemple, serait légitimer la prostitution. Ce n’est pas une pratique française. Au contraire, il nous faut faire évoluer les pratiques et le droit ailleurs. J’espère que l’Europe pourra nous y conduire à travers la réflexion sur la lutte contre les discriminations, contre les violences. Toutes les directives et les textes réglementaires européens sont concernés par le principe d’égalité des chances et des droits, je vois là une évolution des textes qui correspond bien à l’esprit français. La France doit être à l’avant-garde, comme elle l’a toujours été au plan des droits de l’homme, des libertés et de la conception de la dignité de la personne. J’ai engagé une réflexion très importante sur les questions de dignité. Lorsque nous parlons d’atteinte à la dignité de la personne, on nous dit qu’on veut interdire. Il ne s’agit pas d’interdire. Je suis libérale au sens où je suis très attentive aux libertés, mais il n’y a pas de liberté sans responsabilité.

Comment réagissez-vous au mouvement actuel de personnalités favorables à la "liberté de se prostituer" ?

Je ne participe en aucune façon à l’effet de mode que lancent quelques intellectuelles aujourd’hui sur le thème prostitution liberté-libertaire : nous sommes libres de notre corps, y compris de l’aliéner. C’est un débat qui trouve vite ses limites pour des femmes et des hommes qui n’ont pas eu cette capacité à choisir. Une infime minorité d’intellectuels peuvent prôner ce genre d’attitude, mais je ne pense pas un instant que leur raisonnement puisse être applicable à des milliers de jeunes femmes qui n’ont rien demandé et qui vivent un enfer.

Les jeunes femmes étrangères suscitent l’émotion. Ne va-t-on pas dans le même temps laisser prospérer la prostitution "bien de chez nous" ?

Il y a une dimension d’urgence pour ces jeunes femmes étrangères qui vivent et meurent sur nos trottoirs. Mais notre action sur la prostitution concerne la question dans son ensemble. L’idée n’est pas de survictimiser les personnes prostituées, surtout pas, mais plutôt de leur donner une mise en confiance. Beaucoup seraient prêtes à franchir le pas de la liberté avec l’assurance d’une insertion professionnelle et sociale. C’est un risque de quitter un monde même odieux mais connu, pour aborder un monde qui n’est pas forcément marqué par une générosité de cœur. Ce pas-là, nous essayons de le faciliter, de le stimuler. Par exemple par le biais de nos commissions violences dans chaque département. Nous souhaitons que l’aspect prostitution y soit bien intégré, dans le sens d’une aide positive à la liberté.

Encore faut-il des moyens ?

Oui, mais surtout une coordination des réseaux. Il y a des services sociaux, des associations, il faut une logique convergente. Je constate que dans ces commissions violences, les cloisonnements s’estompent. Et la prise de conscience grandit. Récemment, j’ai accompagné le premier ministre dans un foyer de femmes battues ; voilà une question invisible, intime, qui fait partie de pratiques sociales archaïques. Pour nous, il s’agit de mettre ces sujets au cœur de la responsabilité collective. Personne n’est étranger à ce qui se passe sur les trottoirs de Paris ou d’Amiens, pas plus que dans le huis clos des foyers. Ce sont de vrais sujets de société. Je suis la ministre des femmes, de la performance comme de la souffrance. Ne pas parler de ces sujets, c’est ghettoiser les victimes et les enfermer dans une indifférence coupable. En parler, c’est faire en sorte que chacune se reconnaisse et qu’elle se dise : je peux. Ce que je veux, c’est que toutes ces questions de société, l’égalité professionnelle, la parité en politique ou les questions liées à la souffrance des femmes, soient le problème de l’ensemble de la collectivité.

Recueilli par Claudine Legardinier, journaliste et écrivaine.


 
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