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  Rencontre avec Hubert Dubois.
Réalisateur, auteur du film "La vitrine hollandaise".
 

Réalisateur et journaliste indépendant spécialisé dans les questions internationales et humanitaires, plusieurs fois récompensé pour ses documentaires, Hubert Dubois a sillonné les Pays-Bas pour enquêter sur les conséquences de la loi légalisant la prostitution.
Interview.

Claudine Legardinier : D’où est venue l’idée de faire ce film sur les bordels de Hollande ?

Hubert Dubois : En 2000, j’ai fait un film pour TF1 sur les trafics de jeunes femmes de l’Est. Quelque chose m’a intrigué : pratiquement aucune femme ne m’a dit ne pas être volontaire.

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Source : Cinétévé

J’ai senti que la notion de volontariat était centrale et que régnait une sorte d’harmonie troublante entre les organisateurs et ces jeunes femmes. En fait, j’ai vite compris que ce volontariat était fondé sur une aliénation. En envoyant de l’argent à leur famille, elles se sentent libres de leur choix. En réalité, elles entrent dans un système de contrainte, ou peut-être de fascination, qui va jusqu’à la dépendance totale, la perte totale de liberté. Mais il y a un double langage qui arrange tout le monde, à commencer par les exploiteurs. Avec Cinétévé, ma maison de production, et Arte, nous avons cette fois voulu aller au cœur du débat -abolir ou réglementer- mais en évitant les théories. C’est ainsi que j’ai plongé dans le système hollandais, afin de comprendre comment les autorités justifient ce système et d’en approcher l’aspect économique. On sent très vite les intérêts croisés entre le lobby réglementariste et la puissance de l’industrie du sexe.

Quel paysage avez-vous observé sur place ?

La prostitution est répandue jusqu’aux fins fonds de la province. Sur les 10 000 kms que j’ai parcourus à travers les Pays-Bas, j’ai naturellement vu les vitrines d’Amsterdam, mais aussi les clubs privés de moyen ou de haut standing, les "établissements de relaxation" et les maisons closes, y compris à la campagne. J’ai tourné par exemple dans une "ferme-bordel". Je croyais que le plus dur serait de rencontrer les "chefs d’entreprise", et pas les institutionnels. Or, c’est le contraire qui s’est produit. J’ai ressenti une méfiance incroyable de la part des législateurs et de la Fondation de Graaf (à l’origine de la législation), mais les entrepreneurs n’ont eu aucun mal à me parler. Ils sont légaux, ils font du business, c’est tout. Leur discours est simple ; l’offre, la demande, la liberté de chacun.

Le système marche ?

Ce qui apparaît d’abord, c’est une ambiance à la bonne franquette, des flics qui patrouillent, des caméras qui surveillent, un dispositif sanitaire performant. Des capotes, de la sécurité, du confort, et un petit bouton sous le lit pour appeler au secours. Tout le monde est content. Si on ne réfléchit pas, ça marche.

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Source : Cinétévé

Officiellement, les jeunes femmes sont volontaires et indépendantes et la police des mœurs est censée traquer les mineures et les clandestines. Les étrangères que j’ai rencontrées dans les établissements légalisés sont en situation régulière. Je pense à une jeune Colombienne mariée à un Belge. Vrai ou faux mariage, comment savoir ? Ce que l’on sait, c’est que la prostitution clandestine est en recrudescence. Les "entrepreneurs", anciens tenanciers reconvertis dans la légalité, aimeraient bien avoir des salariées mais le système ne fonctionne pas. Les jeunes femmes ne veulent pas de contrats et ne se déclarent pas. La loi est un handicap pour les chefs d’entreprise qui voudraient bien utiliser les jeunes femmes de l’Est, très demandeuses, J’ai rencontré une jeune slovaque, clandestine, qui se plaint en toute logique de discrimination et revendique son "droit au travail". Pourquoi après tout ne pourrait-elle pas avoir de papiers ? D’autant que la Cour Européenne de Justice a donné raison aux jeunes femmes "migrant pour travailler" dans l’industrie du sexe néerlandaise comme n’importe quelle profession libérale. Autre constat : la honte existe toujours. Le "métier" est décrété honorable mais on se cache toujours pour le faire malgré les efforts de certaines "féministes" hollandaises. Enfin, Amsterdam et Rotterdam restent des plaques tournantes de la traite des femmes.

Pourquoi la Hollande a-t-elle accouché d’un pareil système ?

Le pays est marqué par la morale calviniste mais son fondement est le commerce.

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Source : Cinétévé

Le commerce est hors de la morale, ce qu’exprime d’ailleurs clairement dans le film la représentante de la fondation de Graaf. Un élu conservateur explique qu’il y a "des besoins à satisfaire".Un socialiste, un Belge qui adhère au modèle néerlandais, explique que c’est vrai, c’est un esclavage, mais "nous ne vivons pas dans une société parfaite". Il y a un immense consensus de la résignation. En fait, les prostituées dérangent. On décide donc d’édicter des règles et on les met à l’écart de la société. On fait en sorte de présenter le business comme "clean". C’est une forme d’apartheid, dont les Afrikaners, d’origine hollandaise, sont les théoriciens. A l’origine, l’idée était que les Noirs sont des gens respectables, mais qu’il faut les mettre à part. Pour faire passer ses choix, la société hollandaise opère un amalgame en rattachant sa tolérance en matière de prostitution à celle qui touche la drogue, l’euthanasie et les mariages homosexuels. Il faudrait dire pourtant qu’aucune de ces questions ne suppose une exploitation commerciale de la personne humaine…

Quelle opposition avez-vous rencontrée à ce système ?

Pratiquement rien. En Belgique, j’ai interviewé Yolande Grensen, ancienne prostituée et qui milite de toutes ses forces contre le réglementarisme. Je n’ai trouvé aucun équivalent en Hollande. Même les sœurs du Bon Pasteur m’ont tenu un discours du genre " il faut lutter contre la violence, on accepte, c’est la loi". C’est stupéfiant. Le seul culte est celui du commerce.

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Source : Cinétévé

Toutefois, je retiens deux anecdotes : lorsque j’ai interviewé Iris, ancienne prostituée qui, en tant que guide touristique, fait la promotion des quartiers de prostitution, elle a craqué. Elle nous a dit sa détresse d’avoir gâché sa vie, a avoué être poursuivie par ses souvenirs. Une autre fois, une prostituée hollandaise a parlé en aparté avec ma jeune interprète. Ce qu’elle lui a dit, c’est que de toute manière on lui avait toujours dit qu’elle était nulle et incapable de faire autre chose.

Et la question des clients ?

C’est l’omerta totale. Le chiffre officiel, provenant d’évaluations patronales, indique que, sur une population de 16 millions de Hollandais, 900 000 hommes iraient au bordel chaque semaine. Le mensonge fait partie de la vie, ce qui apparemment ne dérange personne. Parmi les syndicats existant aujourd’hui dans le milieu de la prostitution, on compte trois syndicats de chefs d’entreprise, un de personnes prostituées et un de clients. Je n’ai rien pu obtenir de ce dernier.

Que sait-on du poids économique de cette industrie ?

Le chiffre d’affaires de la prostitution se situerait en Hollande entre un demi-milliard et un milliard d’euros. L’air du temps est favorable à l’expansion de l’industrie du sexe et de la prostitution. La Hollande en est un pôle d’expansion européen. Cette industrie, toutes activités confondues, serait aujourd’hui au cinquième rang de l’économie hollandaise.

Comment vous situez-vous, personnellement, à la suite de ce reportage ?

Disons que je suis anti-réglementariste. Le réglementarisme est fondé sur une duperie totale, sur des non-dits. Le lobby s’est parfaitement organisé pour que les vraies questions soient mises à l’écart. Pour moi, le fondement du problème tient à deux points essentiels : le profit, et la demande.

Propos recueillis par Claudine Legardinier, journaliste et écrivaine.


 
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