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Nadine, femme de client

lundi 1er septembre 2003, par Accatone

Rares sont les hommes qui n’ont jamais été accostés par une personne prostituée et qui ne se sont pas posé la question de "payer pour ça". En revanche, les femmes, dans leur grande majorité, peuvent passer toute leur vie dans l’ignorance de cette réalité, certaines étant partagées entre la fascination, au risque d’oublier le sordide et la violence, et la répulsion de cette sexualité "dégoûtante". Un jour, une femme est confrontée à la réalité : elle apprend que son mari, son compagnon, ou un homme de son entourage proche "paie pour ça". Comment vit-elle cette révélation ? Comment l’intègre-t-elle dans sa vie ?

"J’ai 40 ans, mon mari 43. Nous tenons un commerce ensemble et nous sommes mariés depuis 21 ans ; notre fils unique a 20 ans. Je soupçonnais que mon mari me trompait. Il y avait des indices, de l’argent qui manquait.

Un après-midi, je l’ai vu revenir du bois, là où sont les prostituées avec leurs estafettes. Je lui ai dit : "Quelque chose ne va pas. J’ai l’impression que tu me trompes".

Je l’ai poussé, et il a avoué ; il était bouleversé. Il était client depuis dix-sept ans. Ca a commencé peu après la naissance de mon fils. Il trouvait que je m’occupais plus de l’enfant que de lui. Il m’a dit : "Je croyais que tu savais parce qu’une fois, j’avais une chemise qui sentait un peu". Mais on ne peut pas sentir ça, car au début on ne peut pas le croire.

J’ai reçu un choc. Je ne voulais pas le croire. C’est peut-être ça qui m’a fait tenir. Il pleurait, il était perdu, il ne savait pas quoi faire. Il disait : "On va divorcer, moi je ne peux pas me passer de ça". J’ai dit : "Tu es malade. On va aller voir quelqu’un". Depuis plusieurs mois, nous allons voir un psy en couple. Mon mari a pu dire qu’il était jaloux de l’enfant. Pour lui, mon voulait prendre sa place.

"Mais qu’ont-elles que je n’ai pas... ?"

Moi, j’ai compris quelque chose : nous parlons par notre sexualité. Les clients de la prostitution s’expriment par leur demande sexuelle, mais ils ne s’adressent pas aux bonnes personnes, ni de la bonne manière.

Ce que mon mari m’a fait m’a mise dans une colère terrible, et ma colère n’est pas encore assez sortie. C’est pour ça que j’ai voulu vous parler, pour avancer. Je vois plus clair, mais la confiance est perdue. Il me dit : "Je n’y retourne pas, mais je ne sais pas si je tiendrai bon". Le problème est toujours là, car mon mari n’est pas encore allé au fond, et la pulsion reste là.

Je n’arrive pas à lui dire toute ma colère contre lui, et il n’est pas prêt à l’entendre. Son corps ne devait pas aller ailleurs : c’est avec moi qu’il devait aller. Il m’appartenait. Les prostituées m’avaient volé quelque chose qu’on n’avait pas le droit de prendre. Je voulais le récupérer. Je l’imaginais touchant une femme, comme lui peut-être ne m’a pas touchée. (J’ai appris depuis qu’il n’y a pas beaucoup de caresses). Ses mains, je les voyais me toucher, et toucher d’autres femmes, avec de gros seins. Les miens sont petits et cela me complexe.

"Pourquoi fait-il ça ?"

J’aimerais lui demander pourquoi il m’a fait ça. Il ne répond pas. Il parle très peu.

Sa mère était dominatrice, il avait peur de l’affronter. Il fuit les problèmes. À tout le monde il offrait un masque. J’ai toujours eu l’impression que notre vie sexuelle lui convenait. Je me trompais. Maintenant, je sais qu’il était demandeur. Mais il ne me l’a jamais dit. J’étais quelqu’un de très pur. On se limitait au minimum. Il ne me demandait jamais plus. On faisait toujours pareil. Mais, ça me convenait, même si c’était peu.

Depuis que je sais qu’il était client, je lui ai souvent demandé : "Mais qu’est-ce qu’elles ont que je n’ai pas ?". Ce sont des professionnelles. J’ai voulu voir : je suis allée au bois, je me suis garée près d’une estafette et j’ai regardé. J’ai vu défiler quatre clients en vingt minutes. J’ai vu de tout : jeunes, moins jeunes, bien extérieurement, moins bien, avec une tête normale, de toutes les couleurs et de tous les âges. J’ai vu parce que je voulais savoir, mais les femmes ne le veulent pas. Elles ont l’impression, en tout cas, moi je l’avais, que la prostituée les nargue, les méprise. À choisir entre une prostituée et une maîtresse, je préfère une maîtresse. Il y a un échange, il y a de l’humanité. Même si je ne fais pas l’affaire parce qu’il est tombé amoureux d’une autre, c’est douloureux aussi, mais tout le monde compte, tandis que dans la prostitution, personne ne compte. Ni les clients, ni la prostituée n’ont de respect pour eux-mêmes.

"Crier ma colère"

Mon mari sait qu’il m’a fait du mal. Je me sens annulée, inexistante en tant que femme. Lui, je le désire comme homme, et je voudrais être belle comme une femme qu’il pourrait désirer dans la rue. J’ai changé. Je me dis maintenant que les prostituées n’ont pas ce que j’ai. Quand mon mari me demande si je l’aime, je lui réponds : "Est-ce que tu crois que je serais là si je ne t’aimais pas ?". Rester est aussi difficile et douloureux que partir : quelle douleur choisir ? Moi, j’ai fait mon travail, c’est à lui de faire le sien. J’attends...

Je suis une "femme de client". Dire ça, c’est sortir ma colère. Je resterai "femme de client" tant que tout ne sera pas sorti au jour. Je crierai ma colère contre mon mari.

Il faut que nous, les femmes de clients, nous disions notre souffrance et notre rage, car on ne parle jamais de nous. Je voudrais aider d’autres femmes, faire bouger les choses. En nous réunissant, nous pourrions sortir de notre solitude.

P.-S.

[Source : Prostitution et Société]

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