24 heures sur 24
Mona est allée payer mon loyer au propriétaire. Le soir même elle m’emmenait en Belgique. Il y avait deux autres filles, également venues par son intermédiaire. J’ai su après qu’elle se faisait payer. C’était un bar sur une route passante. La patronne a dit : « Je t’ai payé ton loyer, tu me dois de l’argent. » Je suis devenue Nelly. On m’a pris mes vêtements. On m’a coupé les cheveux. Les filles sont déclarées 14 heures par semaine mais sont disponibles à toute heure du jour et de la nuit. Nourries, logées, blanchies. Il m’est arrivée de ne pas arrêter de 6 heures du matin le samedi à 1 heure du matin dans la nuit du dimanche. Si à 3 heures du matin, un client débarque, il faut y aller ; des hommes d’affaires, des juges, des médecins, des avocats. Que de la clientèle sélectionnée par la patronne.
Vingt à trente clients par jour
Quand ils sont là, il faut les faire boire. Un maximum. Il m’est arrivée d’être malade à en vomir, d’avaler un Primperan et d’y retourner. La patronne prend un pourcentage sur les bouteilles. Elle retire 1000 francs [150 euros] par mois pour la nourriture, le logement, le linge. Enfin, en théorie, parce que l’argent, je n’en ai jamais vu la couleur. Pour les vêtements, quelqu’un passe. Pour les produits d’hygiène aussi. Idem pour les préservatifs. On nous livre aussi des "éponges" ; pendant les règles, on continue de travailler. Pendant un mois et demi, j’ai vécu dans la pénombre, sans jamais voir la lumière du jour. En un jour, je faisais vingt ou trente clients. Les clients, on leur dit les choses qu’ils ont envie d’entendre. Des mensonges. En réalité, ils sont moches. Ils puent. Ils nous racontent leur vie. Ils sont mariés. Les hommes, ils croient qu’ils peuvent nous faire ce qu’ils voient dans les films pornos. Pour eux, une prostituée, c’est une bombe sexuelle. C’est leur fantasme. Ils ne se rendent pas compte qu’on est humaines. Des femmes comme les autres. Comme celles qu’ils ont à la maison.
La bénédiction de la police
J’étais une automate. Avec l’alcool, j’étais dans le gaz. Comment on supporte ? On ne le supporte pas. On le vit. On fait le vide. On ne peut pas pleurer. Si on a des états d’âme, c’est intenable. On ne ressent plus rien. Les types sont rois, ils ont payé, ils vous pelotent. On n’a aucun droit de refuser un client. Il y en a même qui sont violents. La police vient voir si les filles sont déclarées. Elles le sont pour treize heures par semaine. Les flics avalent ça. À un moment, il y a eu une mineure. Elle était planquée dans une chambre. Ils ne sont jamais allés voir.
Un jour, la patronne m’a dit : "Tu fais tes bagages, tu pars." J’ai réclamé mon argent, elle a refusé de me le donner. Elle a ajouté : "Je te paye ton taxi. Jusqu’à la frontière française. Tu ne me fais pas de problèmes ; j’ai des avocats, je suis connue. Sinon, je t’accuserai d’avoir volé un client."