J’ai aimé une jeune femme africaine. Et puis elle m’a quitté. J’ai cru devenir fou. Trois fois, j’ai été "client".
La première fois, tout ce que je voulais, c’était être près de quelqu’un.
La troisième, celle où j’ai rencontré Lucia, je vivais dans le milieu universitaire, ce n’était pas très chaleureux. Je ne sais pas expliquer : il faisait chaud, quelque chose a disjoncté dans mon cerveau. J’ai eu l’impression d’être une sorte de prédateur.
Un ami m’avait parlé de deux belles africaines qu’il voyait sur le trottoir.
Il est de ceux qui disent : "On est bien obligé d’y aller, sinon on devient dingue". Un dimanche, j’y suis allé. J’ai vu Lucia. J’ai été frappé qu’une si belle fille soit sur le trottoir. Je lui ai parlé.
Tout de suite, je lui ai demandé si elle ne voulait pas arrêter pour rester avec moi. L’erreur, c’est qu’on a fait l’amour dans les conditions de la prostitution. Elle m’a dit : "Ne me critique pas, ce n’est pas mon choix".
Elle m’a rappelé. Elle est venue me voir en me disant : "Tu ne peux pas me donner d’argent ?". Je lui en ai donné pour son téléphone.
Très vite, elle m’a dit qu’elle avait arrêté. Je lui donnais 500 francs par mois et, au coup par coup, de l’argent pour payer ses dettes. En réalité, elle travaillait la nuit au lieu de l’après-midi.
J’ai cherché de l’aide partout. J’ai appelé la Croix Rouge, écrit à un évêque au Nigéria ; quand il a compris que c’était un problème de prostitution, il n’a plus donné signe de vie...
Elle m’a raconté que lorsqu’elle avait 16 ans, elle avait dû adhérer à un club, au Nigéria, en échange du paiement de ses frais de scolarité. Ce club a eu des problèmes, et elle s’est retrouvée en prison. Sa famille a dû payer une caution pour qu’elle soit libérée.
Elle dit qu’elle a été piégée, qu’elle a dû partir à l’étranger. Elle avait 17 ans. Sa cousine a rencontré un Allemand en Afrique qui l’a emmenée en Europe. Elle a atterri au trottoir à Paris, puis ils se sont mariés. Elle ne travaille plus, elle est enceinte.
Au Ghana, ils ont payé à Lucia des faux papiers et l’ont fait venir en Allemagne. Elle a assisté au mariage de sa cousine.
Une fois en Allemagne, on lui a dit : "Il faut que tu rembourses ta dette, 40 000 dollars". Elle a eu peur. Ils l’ont menacée, et lui ont dit que, sinon, elle ne pourrait jamais avoir d’enfant.
Ils l’ont envoyée à Paris, avec une autre fille qui a subi un viol collectif sous la menace d’une arme. Elles sont quatre Africaines dans un petit appartement, qui ont les mêmes dettes à "rembourser". Il y en a une qui ne sait ni lire, ni écrire. Elle est venue en bateau.
Aujourd’hui, elle veut arrêter la prostitution. Et d’abord économiser pour nous. Je ne veux pas de cet argent. Il lui reste 20 000 dollars à payer. Cette nuit, elle m’a reparlé de la menace.
Elle est terrorisée. Parfois, elle me dit : "Mon cerveau brûle".
Il y a deux forces en Lucia : la peur, et l’envie de changer de vie. Elle suit des cours de français, elle a de l’énergie. Et il y a le trottoir... Les nuits que je passe, quand je sais qu’elle y est !
Elle sonne à 5 h du matin, sans sa perruque, en larmes.
Une fois, elle m’a expliqué que lors d’une passe dans une voiture, elle s’est évanouie. Le type a paniqué, il a cru qu’elle était droguée. Je ne pense pas qu’elle se drogue. Mais quand elle vient me voir, elle est dans un état second. Ou alors elle est de bonne humeur, mais c’est complètement artificiel.
Sa famille lui a envoyé une cassette vidéo. Elle a pleuré, elle m’a dit : "Ma vie me dégoûte, je vais me jeter sous une voiture". Je voudrais tant qu’elle ne s’identifie pas à son activité. Je lui ai dit que j’arrêterais nos relations si elle n’arrêtait pas la prostitution.
Elle s’est emportée en disant "Voilà comment vous traitez les prostituées !"
Je ne veux pas imaginer comment elle se comporte sur le trottoir. Elle, si timide, en train de négocier avec les clients. Ca me fait trop mal.
Le problème, c’est que ce monde-là pénètre dans le nôtre. Elle reçoit des appels sur son portable.
Elle n’a pas l’air d’être étroitement surveillée. Ce n’est même pas nécessaire. Elle est téléguidée. Le trottoir, c’est l’endroit de la peur.
Lucia a arrêté, comme elle l’avait dit. On a fait un séjour dans ma famille. Elle a fini par me parler des pressions qu’elle avait subies. L’histoire de la prison au Nigéria, c’était faux. C’est ce qu’on lui a dit de dire pour obtenir le statut de réfugiée politique au titre des persécutions subies dans son pays. Avant d’arriver en France avec sa cousine, elle n’avait jamais entendu parler de ce qu’elle devrait y faire.
On l’a amenée chez un marabout avant son départ. Je n’ai pas compris exactement : il y a une histoire d’incision dans la peau, de baume... On lui a jeté un sort lors d’une cérémonie. Il y a eu autre chose : on l’a emmenée dans une forêt, elle a dû se déshabiller. Je lui ai demandé si elle avait été violée, elle a dit que non.
Aujourd’hui, je sais que les proxénètes recherchent Lucia. Elle a contacté des cousines qu’elle a à Paris pour essayer d’avoir son adresse. Ici, les copines de l’appartement n’ont rien dit. Pendant un moment, Lucia a eu très peur qu’elles parlent.
Je l’ai accompagnée lorsqu’elle est allée à l’appartement récupérer ses affaires.
Un endroit sordide, avec des cafards. Et dans un coin, un tas de cadeaux pour les proxénètes. Ces filles vivent dans la misère et accueillent somptueusement ceux qui les exploitent...
À Noël, la proxénète est venue chercher 9 200 euros. Chacune des filles avait caché 2 300 euros dans leurs bottes. Je sais maintement qu’il s’agit d’un vrai réseau avec des filles dans plusieurs villes de France.
Le dossier AFPRA [1] de Lucia a été refusé. Pour l’instant, avec sa demande d’asile, elle a encore un permis de séjour provisoire pendant un mois. On fait des démarches à la préfecture pour le prolonger. On va aussi déposer un dossier de mariage. Lucia voudrait trouver un travail. Elle s’ennuie et elle a le mal du pays. Il y a deux ans qu’elle n’a pas vu ses parents. Elle touche 275 euros par mois des assedics.
Pour moi, c’est dur. L’autre jour, elle a pris ses affaires pour partir. Je suis seul pour tout amortir. J’imagine qu’elle a un sentiment de dépendance, peut-être d’emprisonnement.
Lucia est une jeune fille très sensible. Elle n’avait pas sa place là. Enfin, personne n’a sa place là. Elle a été prostituée pendant 10 mois. Elle a l’air de faire abstraction de ce qu’elle a vécu. Mais les séquelles, je ne les connais pas.
’J’ai vécu plus que beaucoup de vieillards", me dit-elle.
J’ai résilié mon bail. On va partir. Changer de ville, peut-être même de pays.
Prostitution et Société n°136, janvier - mars 2002.
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