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Marc : "Le moment le plus difficile est celui où je remets l’argent."


Avec les femmes, j’ai toujours été quelqu’un de plutôt sollicité. Physiquement, ça va. Ma première expérience sexuelle, je l’ai eue à 19 ans avec une fille avec qui je suis resté cinq ans. Pendant les périodes où j’allais voir les prostituées, je n’étais pas complètement seul.

J’avais une amie. J’ai passé trois ans avec une femme qui était mariée et avait des enfants. Mais il y a eu constat d’échec dans mes tentatives de construction d’une relation suffisamment intime et durable...

Je ne sais plus très bien à quand remonte ma première visite à une prostituée. Ces dernières années, j’ai traversé une période où je me suis senti assez désincarné. C’était autour de 1999 et ça s’est poursuivi jusque courant 2002. Avec une fréquence relative. Pas de règle.
À certains moments, ça ne faisait plus partie de ma vie. Une fois, j’ai arrêté pendant six mois. D’autres fois, j’y allais deux ou trois fois par semaine. Toujours en voiture, dans le centre ville. Parmi ces femmes, il y en a deux ou trois que j’ai vues environ cinq fois.

La première fois, ça ne s’est pas fait tout seul. Le premier soir où j’ai tourné en voiture, je n’ai pas pu. Les premières fois, après avoir un peu parlé, impossible, c’était merci et au revoir.
Et puis j’ai franchi le pas. Avec l’impression de sauter dans le vide sans parachute. Le choix de la personne balance entre deux critères : celle qui me paraît la plus excitante, et celle qui me semble la plus compréhensive.
Selon les moments, j’ai penché d’un côté ou de l’autre. Parfois vers la plus provocatrice, aux formes généreuses, parfois vers celle d’un âge avancé, pour la plus compréhensive.

J’ai toujours ressenti un malaise. Qu’il y ait consommation ou pas. Je dis bien acte de consommation ; c’est un mot qui me dérange mais que je trouve juste. Parfois l’élan est coupé net. On referme le tiroir, c’est fini.
D’autres fois, c’est complètement intégré. Je pensais à Simenon qui ne pouvait guère avoir de relations sexuelles qu’avec des prostituées.

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La desespérance
"... c’est à dire la solitude et la tristesse personnelle, doublée de la conscience de la solitude et de la tristesse de l’autre."
©Marc Helleboid

Ce qui nous pousse ? On touche à l’essentiel, à l’universel, à l’intime et au sacré. A la pulsion de vie, de mort. Ce n’est pas du lyrisme. C’est la partie sombre : celle qui désire la mort, qui a peur, qui est raciste, pas cultivée ; qui ne sait pas et ne veut pas savoir. Mais elle est aussi pulsion, donc énergie.

Quelque part, on décide d’assainir la relation en la posant sur un strict plan marchand, de la rendre complètement intéressée. Toute relation à l’autre est intéressée. Les gens sont ensemble parce qu’ils y trouvent un intérêt.

À chaque acte de consommation, le moment le plus difficile est celui où je remets l’argent. C’est le seul fait incontournable, celui où on ne peut pas se raconter d’histoires, se mentir. La vérité est crue. Pour le reste, on peut composer : être ce Mister Hyde, essayer d’entrer en relation avec l’autre, discuter. S’il y a un moment où je ne voudrais pas être à la place de la prostituée, c’est à ce moment là. La vérité est crue pour les deux.
Elle aussi peut, le reste du temps, se faire des films, des raisonnements plus ou moins fallacieux qui viennent calmer, justifier. Mais rien ne peut adoucir ce moment-là.

Sur le plan du plaisir, c’est frustrant. Dans les relations que j’ai eues avec les prostituées, la conscience de l’autre, je l’ai eue dans 80% des cas. Dans les 20% restants, rien. Une parfaite légèreté. Le sentiment a été très différent d’une fois à l’autre.
La palette va de la satisfaction du macho égoiste à la désespérance. La désespérance, c’est à dire la solitude et la tristesse personnelle, doublée de la conscience de la solitude et de la tristesse de l’autre. Parfois je suis rentré content et même fier. D’autres fois, triste, malheureux et coupable.

Il y a un moment terrible : quand la personne sort de la voiture et retourne toute seule sur le trottoir. Des fois, c’est lourd. Et la conscience, aussi, de n’être que le maillon d’une chaine. Ce n’est pas agréable.

Il m’est arrivé de passer une heure à discuter dans la voiture avec la personne, sans qu’il se passe rien d’autre ou avant qu’il se passe quelque chose. Dans 80% des cas, là aussi, j’avais envie de discuter.
J’avais conscience du fait qu’elle, n’avait pas forcément envie de discuter, qu’elle se protégeait, qu’elle voulait cantonner les choses à un pur acte de consommation. Mais pour moi, c’était en général inhibiteur. Il m’arrivait de laisser l’argent à la fille et ça n’allait pas plus loin.

Aujourd’hui, je ne suis plus client. Parce que j’ai envie de construire. Envie d’avoir une relation qui me permette d’avoir des enfants. Il va de soi que je dirai à la femme avec qui je vivrai que j’ai été client.

Les politiques pour réduire la prostitution ? Pour moi, ce sont des démarches de catholiques bourgeois bien pensants. C’est de la com’. Nier l’existence de ces choses-là, c’est de l’inconséquence. D’ailleurs, il y a beaucoup de grosses bagnoles qui circulent dans le centre ville. Y compris celles des services de l’Etat. La prostitution, ma conviction profonde est que l’on ne peut pas s’en passer. Je ne pense pas qu’elle puisse disparaître. Je n’ai pas envie qu’elle disparaisse. Mais je n’irai jamais dire ça à une prostituée. Et ce n’est pas pour autant qu’il ne faut rien faire !

Ce qu’il faudrait ? De la parole. La seule chose concrète, c’est faire sortir la parole. C’est terrible, l’absence de parole dans nos relations aux autres. Parents, amis, couple. Et puis essayer d’avancer dans la compréhension de la part sombre. Ma mère était capable de se murer dans un silence qui pouvait durer une semaine. Pour mes sœurs, il y a eu le même problème.
Ma plus jeune sœur a été violée il y a cinq ans. Mes parents n’ont pas bougé. Pas d’action en justice, évidemment. Pas de discussion réelle. Aucune aide véritable...

Prostitution et Société n°139, octobre - décembre 2002.

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