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Malka Markovich : “Plus personne ne peut aujourd’hui ignorer la responsabilité des clients”

vendredi 23 juin 2006, par Mouvement du Nid

Peu de temps avant l’action menée par la CATW à l’occasion du Mondial de Football, Malka Markovich avait commenté les dernières avancées européennes dans le dossier traite et prostitution. Parmi les échecs, on relèvera quelques raisons d’espérer...

- Quel bilan tirez-vous de la récente Convention sur la traite adoptée le 3 mai dernier par le Conseil de l’Europe ?

Pour moi, cette Convention a plusieurs mérites. La définition de la traite adoptée à Palerme a été réaffirmée, la prévention renforcée à travers la mise en exergue de la demande puisque les clients sont clairement mentionnés dans l’article 6. Ce sont des points importants.

Il reste toutefois un échec : la question de la protection des victimes.

- L’échec sur la question des victimes est pourtant bien un enjeu fondamental ?

Cette convention n’offre pas suffisamment de protection aux victimes en situation irrégulière. Se centrer sur cette faille fait courir le risque aux victimes en situation régulière, qui sont désormais les plus nombreuses dans l’espace Schengen, de ne plus obtenir de protection. Cette vision étroite de la protection favorise la distinction entre traite et prostitution et permet tous les amalgames entre migration et traite.

Ainsi, les organisations pro-prostitution comme Cabiria considèrent que les femmes font appels à des trafiquants pour pouvoir migrer pour le "travail du sexe". Elle font volontairement l’amalgame entre la liberté de circulation et les entraves politiques aux frontières, les discriminations à l’encontre des femmes et les limites à leur liberté de mouvement, le trafic des passeurs (smuggling en anglais) et la traite des trafiquants et proxénètes (trafficking). Malheureusement, nombre de féministes, y compris en France, se font prendre à ce piège.

- Quelle est selon vous la stratégie des "pro-prostitution" ?

Les pro-prostitution centrent tout leur combat sur la définition des victimes. Leurs stratégies sont précises. Alors que nous avançons sur la question de la demande des clients, ils mettent l’accent sur le travail forcé en général (ateliers clandestins, trafics d’organes, etc) et les migrations illégales, en cherchant à noyer la question de l’exploitation sexuelle.

Il est temps de savoir qui sont vraiment ces groupes pro-prostitution. Qui sait que deux pays se sont battus, à Palerme, pour garder toute liberté dans leur politique nationale sur la prostitution : les Pays-Bas et l’Iran ? Les Pays-Bas afin de pouvoir légaliser le proxénétisme, l’Iran de préserver son droit de mettre à mort les prostituées. Cette complicité des Pays-Bas avec les intégristes montre bien quel cas ce pays fait des droits des personnes prostituées et des droits des femmes.

- Quelle devrait être selon vous la politique menée en faveur des victimes ?

Il faut continuer à lutter pour demander la protection des victimes du système prostitutionnel. Alors que nos pays européens s’étaient engagés à Palerme à mettre en place une politique de protection des victimes, ils ont depuis lors, dans leurs lois anti-traite, transformé cette notion de protection des victimes en protection des témoins ; c’est-à-dire conditionné leur protection à la dénonciation des proxénètes, en mettant en danger les jeunes femmes aux mains des trafiquants. Ce lien entre protection et témoignage est inacceptable.

Désormais, il faut travailler au niveau national ; surtout dans nos pays de destination de la traite qui portent la plus grande responsabilité. À nous d’engager des programmes de coopération avec les pays d’origine, à nous d’élaborer des politiques de prévention et de réinsertion.

- Où en est la lutte des réglementaristes et des abolitionnistes aujourd’hui en Europe ?

Les réglementaristes viennent de connaître des déconvenues. Grâce au travail de la CATW et de son partenaire russe, Angel Coalition, le Parlement Russe a échoué dans sa tentative de réglementer la prostitution. Les choses avancent. Dans ces pays est-européens, les premiers contaminés par la coopération néerlandaise et pays d’ancrage de l’industrie du sexe, de plus en plus de femmes se mobilisent contre la prostitution.

Dans les pays du nord de l’Europe (...) pour la première fois, une zone de coopération a été créée entre ONG, polices, services de la justice et ministères. Dans la suite de sa loi sur la pénalisation des clients de la prostitution, la Suède est passée à une nouvelle étape : le partenariat et la coopération avec les pays voisins, par exemple les pays baltes, afin de lutter pour l’égalité hommes/ femmes et contre la pauvreté et les migrations qui favorisent la traite. Aujourd’hui, la Lettonie envisage d’adopter la loi suédoise.

Globalement, la situation est en train d’évoluer. Mais la bataille est violente. Une industrie si économiquement rentable ne lâche pas prise facilement et nombre de pays ont leur économie directement liée au secteur du sexe.

- La question des clients de la prostitution vous semble-t-elle désormais réellement prise en compte ?

Quelques exemples permettront de répondre. La nouvelle rapporteure de l’ONU sur la traite des personnes, une femme du Bangladesh, Sigma Huda, va consacrer son rapport 2006 à la question de la demande qui favorise la traite aux fins d’exploitation et notamment de la prostitution. En mars dernier, la Résolution de la Commission sur le Statut de la femme à New York a appelé à "éliminer" la demande ; le Protocole de Palerme ne parlait que de la "décourager" dans l’article 9.5.

Une réunion de l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) sur les violences faites aux femmes, qui s’est tenue à Paris en avril sous l’égide du Ministère des Affaire Etrangères, a émis des recommandations qui font bien le lien entre la prostitution et la traite, affirment que l’industrie du sexe favorise la traite et la prostitution et mettent également l’accent sur la demande. Plus personne ne peut aujourd’hui ignorer la responsabilité des clients.

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