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De l’inceste à la prostitution...

lundi 3 novembre 2003, par Mouvement du Nid

Psychotérapeute, Bernard Lempert anime des sessions de formation, notamment dans le domaine de la protection de l’enfance et des violences faites aux femmes. Son expérience l’a amené à comprendre certains mécanismes pouvant mener à la prostitution.

Claudine Legardinier : Comment définiriez-vous votre travail en matière d’aide aux victimes ?

Bernard Lempert : Il s’agit de démonter le système agresseur, ses modes opératoires, les discours qui l’accompagnent. D’aider les personnes victimes en axant sur le traumatisme et en essayant de contre-attaquer l’agression mentalement, d’opposer une réflexion à l’emprise de l’agresseur. En tant que thérapeute, j’insiste également sur la nécessité d’articuler le soin et la loi. Une femme victime de viol a d’abord besoin d’un avocat, avant d’un thérapeute.

Selon vous, existe-t-il des liens entre viol et prostitution ?

Toutes les violences tiennent ensemble. La violence produit la violence selon des modes de production comme dans l’industrie. Il y a une cohérence. Ainsi, la relation entre inceste et prostitution me semble flagrante. Je ne dis pas que c’est son seul mode de production - la misère a son rôle à jouer, la criminalité également -. Mais l’inceste est pour moi un des principaux fournisseurs de la prostitution.

En écoutant les gens, leurs rêves, j’ai compris que la prostitution est un symptôme de l’inceste et/ou des agressions sexuelles extra-familiales mais avec un système d’exposition à l’intérieur de la famille. Je m’explique : l’agression n’est pas forcément le fait d’une personne de la famille, mais la famille expose au danger. Il y a un ou plusieurs agresseurs extérieurs facilités ou permis par la famille ; par l’abandon notamment ou les carences éducatives graves, le délaissement. Une adolescente agressée sexuellement à l’extérieur, mais qui trouve un soutien dans sa famille, vit une souffrance bien sûr, mais elle aura beaucoup moins de mécanismes d’aliénation.

La personne prostituée vous apparaît donc comme une victime ?

Oui. La prostitution est un symptôme. Dans les tremblements de terre, après la secousse principale, il y a des répliques. C’est pareil dans l’agression. Le symptôme va rejouer la scène. Si la victime ne peut pas la rejouer symboliquement pour de faux, elle est conduite à le faire pour de vrai. S’il lui était possible de jouer une scène de prostitution au théâtre dans le cadre d’une activité de psychodrame, ou d’exprimer ses rêves au cours d’une psychothérapie, elle pourrait dire sa souffrance et trouver un mode d’évacuation.

Sinon, elle peut être poussée de l’intérieur à remettre en acte, à répéter l’agression sur une scène réelle. Elle peut d’ailleurs avoir l’illusion d’avoir choisi. En réalité, au lieu de se libérer du processus, elle obéit au système agresseur en lui donnant raison. Et elle l’alimente. Une prostituée peut ainsi aller jusqu’à devenir proxénète. Si on jouait sur les mots, on pourrait dire qu’elle "soutient" le système en tant que victime. On le voit d’ailleurs clairement chez les enfants gravement maltraités : ils sont d’extraordinaires défenseurs de leurs parents.

Si la victime ignore qu’elle est victime, le système prostitutionnel est bien verrouillé ?

Oui, d’ailleurs on devrait être très attentifs aux mots ; ne pas dire qu’une personne se prostitue, mais qu’elle est prostituée. La plupart du temps, elle EST prostituée par un proxénète et presque toujours, elle EST prostituée par le processus interne qui ne lui laisse pas le choix. Je dis elle mais c’est la même chose pour les hommes.

Un des points de départ de l’aide à apporter à ces femmes et hommes prostitués serait de les aider à raconter leur histoire - pas forcément par psychothérapie mais grâce à une aide associative -, et d’attirer leur attention sur le lien possible entre histoire ancienne et situation actuelle. Pour revenir à l’aspect verrouillé du système prostitutionnel, il y a aussi la loi du silence. Cette loi du silence n’est pas seulement organisationnelle, mafieuse ; elle est aussi, dans le cas d’un préalable incestueux, familiale. Elle agit dans les deux sens. Les familles maltraitantes, incestueuses, fonctionnent sur le mode mafieux. Et cette loi du silence, la victime en est souvent la défenseuse.

À propos de mots, que pensez-vous de l’emploi courant du mot "putain".

"Putain" est utilisé comme insulte mais aussi comme interjection dans la vie courante. Comme "merde". C’est un mot excrémentiel, lié à la souillure ; c’est le rejet. Il évoque des femmes sacrifiées, rejetées de la sphère des droits, considérées comme devant assumer la part de souillure que la société rejette sur leur corps de victime. Mais elles ne sont plus pensées comme victimes parce que la souillure se retourne contre elles. Elles-mêmes sont d’ailleurs tellement victimes mentalement qu’elles peuvent le revendiquer et affirmer leur liberté. On se retrouve dans une conception totalement archaïque de l’organisation sociale ; quelqu’un est chargé de porter et de gérer la souillure, de porter les fautes que l’on a commises à son encontre. Mais le mot "putain" est aussi utilisé comme insulte sexuelle dans pas mal de situations de viols incestueux, soit de la part de l’agresseur, soit de la part de la mère. Quand une mère traite sa fille de "putain", elle ne se contente pas de la blesser moralement, elle l’expose.

Si la jeune fille devient victime parce que le beau-père la viole par exemple, l’insulte aura fonctionné comme une manière d’innocenter le beau-père qui n’aura jamais fait que céder à la provocation d’une putain. L’insulte est une préparation des modalités d’innocentement de l’agresseur sexuel.

Comment analysez-vous le comportement des clients ?

Il faudrait encore une fois être attentif aux mots. Et cesser de les appeler "clients". Le terme légitime l’acte. Il faudrait plutôt parler, au moins pédagogiquement, de "clients agresseurs". Ces hommes ne se vivent pas comme agresseurs parce que la prostitution est légitimée. Pourtant ils agissent comme des agresseurs. Certains le veulent, d’autres pas ; mais le fait est qu’ils agressent.

Quant à leurs prétendus besoins sexuels irrépressibles... Il faut distinguer entre désir et besoin. En matière de sexualité, l’autre n’a pas à être l’exutoire au besoin. En termes de besoin, la masturbation ferait l’affaire. Mais c’est de l’ordre du désir ; et donc cela suppose la rencontre du désir de l’autre. Le désir qui ne tient pas compte du non-désir de l’autre s’appelle une violence.

Quel travail faudrait-il mener en matière de prévention ?

En matière de protection de l’enfance, on manque d’accueils et de thérapies spécifiques. Soit les enfants victimes de viols incestueux sont mal accueillis et on renforce la violence, soit on n’attaque pas suffisamment le traumatisme et c’est totalement insuffisant. Un autre problème est le laxisme actuel qui prévaut pour les droits de visite et d’hébergement. On prône le retour en famille des mineures victimes de viol au nom du fait qu’il faudrait garder à tout prix ce lien familial. Or, ce type d’idéologie prostitue certaines adolescentes.

Et de manière plus générale, en matière d’éducation ?

Ce qui est déterminant, c’est la tolérance qui prévaut encore à l’égard de la violence. Il y a un grand laxisme des adultes. Une des voies de prévention serait, à l’école, de mieux surveiller les cours de récréation. C’est là que commencent le caïdat, et la position de souffre-douleur. C’est là que beaucoup d’atteintes au corps se font sous couvert de jeu.

Par exemple, quand les petites filles ne peuvent pas aller aux toilettes parce que les portes ne ferment pas... Un autre axe important est le travail auprès des centres maternels. Beaucoup de jeunes femmes sont d’anciennes victimes. On est dans le transgénérationnel. Or, il n’y a pas de vrai travail thérapeutique. En général, la dominante est l’insertion sociale.

Un travail énorme reste à faire, mais il y a des avancées décisives, notamment ce qui est fait en matière de protection de l’enfance.

P.-S.

Recueilli par Claudine Legardinier, journaliste et écrivaine.

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