"Paul a fait installer sa mère chez nous. J’ai protesté. Il m’a donné une gifle."
Cet accès de violence n’est pas le premier : "J’avais subi une nuit terrible quand j’avais voulu le quitter parce que ma fille de 5 ans l’acceptait mal. Cette fois-là, il avait eu un visage que je ne connaissais pas. Moi qui étais le genre de femme à dire : « jamais un homme ne portera la main sur moi. Ou je pars dans les cinq minutes... »"
Paul fait peser sur elle le poids de son engagement financier dans l’achat du bar-tabac.
"J’étais tétanisée. Par instinct de survie, je me suis convaincue que tout allait bien. Que beaucoup de femmes auraient aimé avoir la même chance que moi. Et puis il fallait que je protège ma fille. Il a voulu un bébé. Une façon de me tenir. Il me disait, « ma mère pourra s’en occuper »."
"Entretemps, les violences avaient empiré. Sa mère aussi me frappait. Je n’avais plus confiance en moi, ni en rien. Je m’en foutais. Je vivais un jour à la fois, je faisais l’autruche."
Brigitte reprend son métier : "J’avais changé. J’étais devenue méfiante, introvertie."
En retravaillant, Brigitte retrouve un peu de liberté. Et un salaire. Paul entreprend de surveiller tous ses faits et gestes. Elle s’enfuit. Un break de trois mois au cours duquel Paul dépose le bilan et réapparaît pour lui annoncer qu’en tant que caution, elle va devoir payer les 700 000 francs [1] de dettes. Il la convainc de reprendre une salle de billard à son nom...
Dans ce contexte financier desespéré, Paul tente d’entraîner Brigitte dans les milieux échangistes.
"J’ai mis quatre ans à accepter. À lui dire que c’était insupportable pour moi. Mais il était violent.
Dans ces clubs, je trouvais les femmes terriblement soumises. J’ai rencontré énormément de femmes en souffrance. Mais aussi énormément de proxénètes. C’est un de leurs lieux de chasse."

- Les clients, beaucoup me demandaient pourquoi je faisais ça.
- "En général, je disais que c’était un choix de vie. Ça les arrangeait."
Brigitte décide de prouver à Paul qu’elle est capable de "jeter les tabous".
"J’étais atteinte dans ma personnalité. J’ai voulu séduire pour reprendre confiance en mon image. Je me suis donnée en spectacle et j’ai eu du succès.
J’avais trouvé un moyen d’évacuer mon agressivité vis à vis des hommes. Je les provoquais, je les humiliais, je les prenais pour des moins que rien."
Parmi la majorité d’hommes qui fréquentent les lieux, certains font travailler leur femme par minitel. L’un propose à Brigitte de travailler avec sa femme.
"Sur le coup, j’ai dit « jamais ». Et puis Paul m’a fait miroiter les avantages : « là, tu le fais gratuitement, au moins tu seras payée. Tu ramasseras 700 francs [2] par séance et tu n’auras pas de relations sexuelles. » C’était une manipulation."
"Je n’aimais pas ça. J’étais dans un rôle de soumission qui m’humiliait. Un jour, je me suis rebellée. La colère, les crises de larmes, je ne voulais plus y aller."
Pour faire réagir Paul, Brigitte le trompe. Il la frappe. Au sang. Et lui propose d’opérer à domicile, par minitel. La salle de billard dépose le bilan.
"J’avais sur le dos les dettes du bar et celles du billard. J’ai écopé d’une ponction sur salaire de 4000 francs [3] par mois."
"Je recevais dans la journée, pendant les heures scolaires. Paul était là. Par voyeurisme, mais aussi pour surveiller mes relations.
Tout ce manège des hommes qui rentraient chez moi... Je n’osais plus aller chercher mon fils à l’école. Je ne sortais plus. Je pleurais. Je n’avais pas de vie. Je ne respirais pas."
"Les clients, j’ai toujours pensé que c’étaient des bêtes. Des faibles déguisés en machos. Il y a beaucoup de cadres supérieurs, la cinquantaine. Une majorité d’habitués qui recherchent une maîtresse, mais sans engagement d’aucune sorte.
Beaucoup d’hommes malheureux aussi et qui ont surtout besoin de parler.
On ne peut pas les aider ; le soi-disant discours « on est des thérapeutes », c’est complètement faux.
Moi, si je les écoutais, c’est parce que ça me permettait d’échapper au reste...
La plupart des clients me tutoyaient. Moi, je les ai toujours vouvoyés. Pour marquer la barrière ; montrer queje n’étais pas en situation de faiblesse.
Beaucoup me demandaient pourquoi je faisais ça. En général, je disais que c’était un choix de vie. Ça les arrangeait.
Les clients, on ne s’y fait jamais. À chaque rencontre, c’est une blessure sur laquelle on remet du feu."
Dans la tête de Brigitte, c’est fini. Elle n’a qu’une idée, retravailler. Ruser pour ne rien laisser filtrer de ses intentions de départ. Faire des démarches, trouver un appartement, malgré le handicap de la saisie sur salaire...
À bout de forces, elle déballe toute l’histoire à son médecin, qui contacte le Mouvement du Nid. Grâce à la personne qui l’accompagne dans ses démarches, à une collègue, enfin à un propriétaire suffisamment compréhensif pour lui faire confiance, Brigitte sort du marasme.
Paul essaie toujours de la piéger. Brigitte paie des quantités d’arriérés (il a imité sa signature) et des dettes de jeu :
"Il était sûr que je ne pourrais pas partir à cause des dettes. Or, mon avocat m’a appris qu’une nouvelle loi me lavait de mes dettes précédentes. Tout a recommencé à aller dans le bon sens. Même s’il me reste mes arrêts sur salaire."
Toute cette histoire d’échangisme puis de clients par minitel a duré quatre ans et demi.
" Jamais je n’ai parlé à personne de ce que je vivais. On ne peut pas.
On passe pour masochiste, on le veut bien."
En dix ans de vie avec cet homme, elle a effectué trois séjours à l’hopital dûs aux coups, dont dix jours dans le coma... Aujourd’hui, elle a retrouvé sa famille, elle recommence à nouer des relations :
"Avant, je passais ma vie à inventer des prétextes pour décliner les invitations de mes collègues. C’était un stress permanent. Et je n’avais plus confiance en personne."
"Aujourd’hui, c’est fini... Sauf les cauchemars : je suis enfermée dans une cave, et plein de gens marchent au-dessus. Mais je suis dans un trou noir, je ne peux pas communiquer avec eux.
Pourquoi j’ai accepté ? Pourquoi ?
Sans doute parce que je ne voulais pas rater ma deuxième vie, à cause de mon enfant. Parce que j’avais peur. Parce que j’étais piégée par l’endettement. Parce que Paul avait une grande capacité de séduction".