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Barbara : "Aurai-je une vie normale... un jour ?"

lundi 3 novembre 2003, par Mouvement du Nid

Barbara a 24 ans. Elle a quitté la prostitution, commencé un emploi jeune. Un séjour à l’hôpital et un arrêt de maladie sont venus interrompre le fil de sa nouvelle vie, fragilement reconstruite : de violentes crises d’asthme qui la condamnent à rester cloîtrée chez elle en attendant un séjour en cure, seul horizon possible avant tout projet d’avenir.

"Dans ma jeunesse, j’étais exemplaire mais je sentais bien que quelque chose ne collait pas dans cette image de fille parfaite..."

"Je suis fatiguée". Plus Barbara avance dans son récit, plus sa lassitude déborde. "Je suis fatiguée moralement, physiquement". Pour raconter son histoire, Barbara a fait un immense effort. Elle a ouvert les rideaux, elle qui peut rester deux ou trois jours sans sortir, presque dans le noir. "Je m’en fous de manger. Une baguette, un pot de nescafé, ça suffit".
Et des quantités de cigarettes, véritable rituel de survie, qu’elle fume en s’accusant de ne pas être capable d’arrêter. "Ca fait trop longtemps. On me dit que je suis courageuse. Je ne le suis plus. J’ai l’impression d’avoir passé ma vie à batailler pour rien". Barbara attend ses 345 Euros de salaire, perdus dans les lenteurs administratives. Son loyer est de 305 Euros, sans compter les remboursements de crédits pour ses meubles.
Il y a quelques mois, son mari était encore là pour les partager. Aujourd’hui, c’est le divorce. Parce que Barbara est rentrée un soir complètement démolie. Tabassée par une bande de types après un rendez-vous dans un café avec une ancienne copine, encore dans la prostitution. "Elle avait toujours été présente pour moi. Je suis prête à tout pour l’aider à s’en sortir. Il me restait une somme à lui rembourser qu’elle m’a réclamée. A la sortie, les copains du proxénète m’attendaient. Elle n’y est pour rien. Leur but, c’était de me renvoyer sur le trottoir".

Au retour, il a bien fallu expliquer. Barbara a tout raconté. La prostitution dont elle n’avait jamais soufflé mot. Son mari a explosé : "Je ne savais pas que j’avais épousé une pute". Et il a claqué la porte. Barbara s’est retrouvée seule, dans l’impossibilité d’aller travailler.
Barbara raconte. Sans éluder. Sans cris, sans gestes. D’un ton uni. Une suite de brisures, de démolitions. A 11 ans, c’est l’oncle. "Il a abusé de moi jusqu’à mes 16 ans. Il s’est suicidé". Et puis les jours qui passent. "Dans ma jeunesse, j’étais exemplaire. J’avais de très bons résultats scolaires, je lisais énormément. Mais je sentais que quelque chose ne collait pas dans cette image de fille parfaite..." À 18 ans, Barbara était persuadée d’avoir son bac. Avec une soeur battue par son mari en pleine nuit, et l’autre pleine de problèmes, Barbara, la cadette, fait l’espoir de ses parents : "J’étais la dernière possibilité de voir une de leurs filles réussir".

Aujourd’hui, Barbara ne sait pas dire pourquoi elle est partie. "Le plus dur a été de ne pas rentrer de l’école et d’appeler pour dire à mes parents qu’ils ne m’attendent pas. Je ne m’en serais jamais crue capable". Barbara saute dans le train pour Paris. "J’avais en tout et pour tout 200 balles en poche et une pièce d’identité. Pas un contact, rien. Mais pour moi le plus dur était passé. J’étais libre !"
Une nuit à l’hôtel, une en foyer, Barbara est attirée "par les endroits où il y a de la lumière". Elle va vers Pigalle, attend que le jour se lève pour dormir dans le métro. "J’ai rencontré un jeune homme. Il ne m’a pas abordée comme les autres. Il avait l’air sincère". Attentionné, il paye l’hôtel, les vêtements, les cigarettes, l’encourage à parcourir les offres d’emploi. "J’étais stupéfaite, il ne cherchait même pas à profiter de la situation !".

"Les clients, je ne les voyais même pas..."

Un soir, le jeune homme invite Barbara à se rendre chez des amis. "C’est là que tout a commencé". Barbara éprouve un malaise dans cette assemblée sans femmes et chargée d’alcool. Elle lui fait part de son désir de partir : "L’expression de son visage a changé en une fraction de seconde". La suite est celle que l’on peut attendre des méthodes d’un " ramasseur " : "Après, j’ai vu le soleil se lever et se coucher plusieurs fois. Je ne sais même pas combien d’hommes m’ont violée".
"Quand on m’a dit que j’allais me prostituer, je n’ai pas réagi". Barbara aurait sans doute pu s’enfuir. Mais l’entreprise de destruction avait réussi. "Après, on me laissait toujours 30 ou 45 Euros, je pouvais marcher, rentrer dans un café. La journée, je dormais jusqu’à 2h de l’après-midi et le soir, j’y retournais. Les clients, je ne les voyais même pas". Les mois passent, en état second. "Mon proxo me disait, tu es bien la seule pute que je connaisse capable de penser".

"Je me suis dit, c’est maintenant ou jamais ! J’avais un but, en sortir..."

Pendant cette période, Barbara ne subit pas que le trottoir, mais aussi des "soirées" pour lesquelles elle est "louée". C’est ainsi qu’elle se retrouve enceinte, et que, la grossesse devenant visible, les proxénètes la prient de prendre la porte. Elle tente alors de se prostituer pour son propre compte. "Ils sont venus me rechercher. Et j’ai continué pour eux".
Une quinzaine de jours avant d’accoucher de son petit garçon, Barbara s’enfuit. "Je suis sortie de la maternité, sans rien. Pas de papiers, pas de quoi le nourrir. Je l’ai déposé à la DASS. Il avait 14 jours. Et j’y suis retournée de moi-même".
Barbara a du mal à dire sa douleur. "Je venais d’abandonner ce qui était le plus important au monde". Depuis, l’enfant a été adopté. "Je ne le reverrai jamais".

Revenue à la prostitution, Barbara voit autour d’elle l’alcool, la drogue, les médicaments. "Les anxiolytiques, les somnifères avec une goutte d’alcool, j’en prenais. Je me suis dit, c’est maintenant ou jamais". Barbara demande à un client, qui hésite un moment de peur que sa plaque ait été repérée, de la déposer à une station de taxi.
Elle quitte Paris pour un temps, puis contacte une association. Mauvaise expérience. "Mais j’avais un but, en sortir". De fil en aiguille, elle fait une formation, trouve un travail, une chambre de bonne, et rencontre son mari. Le destin semble basculer. C’était compter sans le retour du passé, sans la maladie, sans la lassitude. "Me prostituer, j’y repense de plus en plus."

"Comment faire autrement ? Un rendez-vous avec une assistante sociale, il faut un mois. Le Secours Populaire, il ne peut me donner que des colis repas. Et puis l’assistanat, j’en ai marre. Je ne veux plus mendier. Aujourd’hui, ma vie tient à 10.000 balles (1525 Euros). Un loyer, des crédits à payer. Pour retrouver un travail, il faut que j’aie fini cet arrêt de maladie et fait mon séjour en cure. Comment tenir jusque là ?".

Comment oublier cette détresse ?

Barbara dit sa révolte du même ton calme. "Je ne pense pas réussir à avoir une vie normale un jour. Un petit caillou, et tout se casse la gueule. Quand je crois construire, c’est sur du mouvant". Barbara n’a plus envie de rien. "Moi qui étais plutôt mignonne, j’ai pris du poids volontairement. Je ne veux plus entendre parler de maquillage". Elle n’a même plus envie de sortir. "Dehors, je vois des gens sortir des boutiques avec plein de sacs. Des trucs hors de prix. C’est révoltant, c’est ce qui vous pousse à retourner vers ça". "ça", c’est la prostitution. "Pas que pour l’aspect financier. Aussi pour ne pas penser". Barbara, qui a plusieurs fois songé au suicide, est presque tentée par cette vie sous anesthésie. "Se lever le soir, rentrer le matin, dormir". Pourtant, si elle y retourne, elle le dit, elle aura l’impression "de tout foirer".
Quitter Barbara, la laisser refermer ses rideaux, marcher entre les tours de banlieue. Se dire que les détresses sont cachées derrière des murs .. Comment cesser de penser à cette toute jeune femme dont on ne sait si elle ne sera pas ce soir sur un trottoir, à ses proxénètes qui vivent en liberté, à ses clients qui ne se poseront aucune question ?

Aujourd’hui, Barbara va bien. Elle n’est pas retournée sur les trottoirs. Elle a profité d’une cure de quatre semaines à la montagne pour traiter son asthme et se retourner sur son histoire personnelle. "J’ai le sentiment d’avoir retrouvé le sens du bonheur. Il me reste du chemin à parcourir et je crois que je pourrais bientôt dire que je suis heureuse".

P.-S.

Source : Prostitution et Société

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